Occupation double

Carolina Contreras, 22 ans, tient dans une main la lettre d’acceptation en journalisme qu’elle vient de recevoir de l’UQAM et de l’autre, son test de grossesse positif. Dilemme. C’était en 2004. Carolina a opté pour le défi de la conciliation famille-études. Son fils a maintenant deux ans et demi. La mère suivait quatre cours la session dernière, mais, de nouveau enceinte, elle a suspendu ses études le temps de la session d’hiver, question d’accoucher. Elle prévoit terminer son baccalauréat en décembre prochain. Carolina s’occupe à «temps plein» de son fils dont le nom figure depuis plus de deux ans sur la liste d’attente du Centre de la petite enfance (CPE) Mamuse de l’UQAM.

«On est vraiment en retard par rapport à l’Université de Montréal (UdeM)! déplore l’uqamienne. Installer des tables à langer, ce n’est pas la fin du monde, il me semble! On n’a même pas de salle adaptée pour l’allaitement!» Carolina fait partie des 17% de parents-étudiants de l’Université qui doivent concilier l’éducation de leurs enfants et la leur. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils vivent une réalité différente des étudiants réguliers. À l’UQAM, aucune aide particulière ne leur est offerte.

Trois garderies desservent la communauté de l’Université, mais les besoins de gardiennage des étudiants sont traités sur un pied d’égalité avec ceux des professeurs, des chargés de cours et des employés de l’institution. Mère et étudiante à la maîtrise en science politique, Sandra Lecourtois ne comprend pas pourquoi les étudiants n’ont pas priorité sur les autres membres de la communauté. «Le personnel de l’UQAM dispose d’un revenu plus élevé que les étudiants. C’est plus facile pour eux de payer une place en garderie privée.»

Le nombre de places en service de garde sur le campus ne peut répondre à la demande croissante. Le directeur du CPE de l’UQAM, Laurent Forget, n’appelle jamais plus de la moitié des noms sur la liste d’attente. Selon lui, la situation s’était stabilisée en 2005, mais avec le babyboom des deux dernières années, 2008 s’annonce «complètement folle».

Des parents-étudiants nombreux, mais isolés
Des associations d’étudiants d’origines antillaise, turque, portugaise et une association d’étudiants handicapés existent à l’UQAM, mais il n’y a aucun regroupement pour les parents-étudiants. Ce groupe d’intérêt a en commun les enfants, mais également le manque de temps. Rassembler sur une base régulière des gens qui combinent études, enfants et, souvent, travail est un tour de force. Les parents-étudiants interrogés par Montréal Campus disent tous qu’ils ont développé une gestion rigoureuse du temps. Leur horaire chargé laisse peu de place à l’étude, à l’implication sur le campus, aux réunions d’équipes et aux partys de cohorte. Difficile de créer des liens dans ce contexte.

Carolina Contreras a mis une croix sur son rêve de faire carrière en journalisme, parce qu’il lui aurait fallu s’impliquer en dehors des heures de cours pour monter son portfolio. «Quand les cours se terminent, je n’ai qu’une seule envie: retrouver mon conjoint et mon fils!» s’exclame la jeune maman. Après son premier accouchement, elle raconte avoir ralenti le rythme scolaire pour pouvoir allaiter son garçon jusqu’à l’âge de dix mois.

Mathieu Charlebois, 26 ans, n’aime pas vraiment le baccalauréat qu’il a entrepris, mais compte le terminer puisque le jeune papa a le sentiment qu’il ne peut plus se tromper dans son cheminement universitaire.
Sandra Lecourtois parle quant à elle d’un défi intellectuel. «Souvent j’écris, je suis sur un bon filon puis il est l’heure d’aller chercher ma fille à la garderie. Je ne peux alors retravailler là-dessus avant qu’elle ne dorme. Je dois toujours commencer mes travaux un mois avant la remise parce que je ne peux jamais me concentrer uniquement sur mes études. Remettre un travail à une date prédéterminée est difficile pour les parents-étudiants.» Bien que la majorité des professeurs se montrent compréhensifs, c’est le même «son de couche» pour tous les parents: une politique familiale aiderait à mieux concilier les études et la famille.

Un projet mort-né
Pour l’animateur aux Services à la vie étudiante Marc Longchamps, la communauté uqamienne a une obligation civile et morale envers les parents-étudiants. En 2002, Claudine Harvey, une maman-étudiante, lui a proposé le projet d’une halte-garderie, centre de ressources et de rencontres. Elle s’est grandement investie dans la création du Regroupement des étudiants-parents universitaires (REPU). La demande de pré-agrément pour que ce groupe devienne officiellement reconnu par l’UQAM n’a jamais été adressée formellement. Des démarches ont cependant été entreprises pour trouver des locaux disponibles à proximité de l’Université.

Claudine Harvey, monoparentale, Ă©tait seule Ă  monter ce projet bĂ©nĂ©volement et n’a pu le mener Ă  terme, Ă©tant donnĂ© l’investissement de temps requis. Ă€ titre de comparaison, trois salariĂ©s s’occupent de la gestion du regroupement des parents-Ă©tudiants Cygogne Ă  l’UdeM. «Claudine n’a pas Ă©tĂ© bien appuyĂ©e dans ses dĂ©marches et Ă  la fin, elle Ă©tait au bord du burn out, dit Marc Longchamps. Avouons-le, la mise sur pied d’une halte-garderie, ce n’est pas très sexy comme sujet! Les autres Ă©tudiants se disent: « oui mais moi, j’en n’ai pas d’enfant! Ce n’est pas mon problème! »Â» L’idĂ©e de crĂ©er le REPU est nĂ©e en mĂŞme temps que CHOQ FM, Capteurs de rĂŞves et le Centre d’entrepreneurship Ă©tudiant. La mise sur pied de la halte-garderie n’a pas eu lieu parce que ces autres projets ont eu prioritĂ©. «Les associations Ă©tudiantes ont reçu la proposition avec une politesse embarrassante», soutient Marc Longchamps.

Selon lui, l’avortement de l’initiative n’est pas lié à des considérations pécuniaires ou à un manque de locaux. «Depuis que je travaille à l’UQAM, j’entends parler de coupures, mais des projets naissent quand même. Les associations étudiantes prélèvent un million de dollars en cotisations étudiantes chaque année. Je ne dis pas que la solution est simple, mais elle n’est pas si compliquée. L’obligation de l’UQAM est de former des universitaires, mais de façon plus large, c’est aussi de prendre soin des uns et des autres.»


Cet article a été publié le mardi 5 fĂ©vrier 2008 à 17:18 et est classé dans Journalisme . Vous pouvez laisser un commentaire.


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